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Ignorance, indifférence et même rejet semblent
caractériser les rapports de la majorité de la
population française à la culture savante et plus
particulièrement à l'Art[1]
Et réciproquement. Les enquêtes statistiques sur les
pratiques culturelles et de loisirs des français et des
françaises révèlent qu'environ 25% des français(es)
bricolent[2], 22% des
françaises tricotent et/ou font du crochet mais, ils ou
elles ne sont plus que 15% à fréquenter les
infrastructures dédiées à l'Art.
De plus, nombreux sont les objets et les pratiques qui
ne se laissent pas si facilement mettre dans les
catégories issues de la culture savante, comme on va le
voir par la suite. Certaines pratiques n'ont pas de nom
et c'est au pratiquant d'en inventer un : telles
les lectrices de romans sentimentaux dont parle
Bruno Péquignot[3], qui ne
considèrent pas vraiment ce qu'elles lisent comme des
livres ; tels les bricoleurs des classes populaires de
Claude Bonnette-Lucat[4]
qui ne se considèrent pas comme réellement bricoleurs,
malgré l’intensité de leurs pratiques ; tels ceux qui
peignent en amateurs n’appelant pas « peinture » leurs
productions.
Des « bricoles »[5] à des
oeuvres plus importantes - ou plutôt identifiées ainsi -
les objets créés à côté du travail salarié dans les
milieux populaires sont nombreux et mal questionnés car
ils le sont, le plus souvent, à travers le prisme de la
culture officielle et institutionnalisée.
Mais pourquoi donc tant de gens, et plus
particulièrement ici les milieux populaires (ouvriers,
employés ou chômeurs, qui constituent, je le rappelle,
plus de 60% de la population), préfèrent tricoter,
broder, construire des bateaux, des châteaux miniatures
en allumettes, des scènes ou des personnages en
coquillages ou dans diverses autres matières, - de
préférence récupérées - etc. ? Pourquoi passer tant de
temps à des activités qui peuvent paraître bien futiles
au regard de l'Art ? C'est ce que j'aborderai en seconde
partie à travers le prisme des diverses motivations
déclarées par les pratiquants eux-mêmes, après avoir
évoqué en première partie ce qui différencie pratiques
féminines et masculines. J'interrogerai enfin le
problème de la dénomination de ces activités et des
objets qui en découlent.
Mais avant, j'introduirai cet article en relatant un
événement qui s'est déroulé pendant et après ce colloque
interrogeant le « populaire » et « l'art » ; événement
qui éclairera d'une manière particulière le troisième
point développé - comment nommer ces pratiques ? - en ce
qu’il met en lumière la position de certains
journalistes vis-à-vis de l’Art et des arts.
A Nantes, donc, pendant que nous évoquions les
différentes facettes et manifestations « du peuple » et
« du populaire » dans les formes actuelles de
l'esthétique, que nous questionnions la sociologie de
l'art à travers les cultures populaires, des
journalistes interviewaient - commandités par le
directeur du Centre de Recherche pour le Développement
Culturel[6] - un
échantillonnage représentatif, selon eux, des 85% de la
population qui ne fréquentent pas les hauts lieux de la
culture institutionnelle (en l’occurrence à Nantes, le
« Lieu Unique »). 97 personnes de tous les milieux sont
donc interrogées sur leur rapport à l’Art, 65
photographiées et affichées dans toute la ville avec une
phrase clef qui se veut significative de leur
appréhension de l'art[7].
Cette « campagne » doit se clore par un grand dîner de
mille convives, constitué pour une grande part de ces
personnes qui ne fréquentent pas les lieux dédiés au
« grand Art » et par des représentants du « champ » ou
du « monde » de l'Art (un sociologue, un critique d'art,
des artistes, etc.). Ceci « afin
de discuter avec eux [ceux qui ne fréquentent pas...] de
l'art. De ce qui continue à faire peur, intimider,
agacer »[8],
ou selon les propos du directeur du CRDC, relatés dans
Presse-Océan « constatant
que l'action culturelle à laquelle il participe depuis
des années, n'avait pas empêché quelques 20% des
électeurs de voter en faveur du Front National aux
dernières élections présidentielles, il s'était laissé
ronger par le doute et avait voulu réagir en allant
au-devant des exclus de l'art en sa bonne ville de
Nantes. Comme si la fréquentation de l'art conduisait
nécessairement à voter à gauche ! »[9].
Relatée par les deux journaux déjà cités, cette « Nuit
unique » fut, selon les journalistes, une « cocotte
sous pression »[10]
où le « camp de l'Art » se serait conduit avec « goujaterie »
et « cuistrerie »[11].
A l'origine organisé pour provoquer un dialogue entre
initiés et non initiés du « monde de l'Art » et amener
ces derniers à découvrir « la
bonne parole culturelle »
de ceux pour lesquels « l'art
est une religion »,
« rapprocher
l'art exigeant du plus grand nombre »,
« en une
soirée, le Lieu Unique a montré qu'en effet, le monde
culturel maîtrise bien l'art de parler aux élites et de
laisser les autres à la porte. D'ailleurs, les autres
s'en moquent. L'art, c'est leur jardin secret. Pas cet
étalage de conformisme et de suffisance ».
Ce qui a frappé les journalistes, c'est aussi et surtout
la non prise en compte de la parole des invités. L’un
d’eux nous raconte ainsi une scène : « elle
va au bar pour fumer. Et là, c'est comme à la récré, on
se défoule : “ on comprend rien à ce qu'ils racontent,
dit François, je me casse! ”. Au micro, Albert Algoud
joue aux pions de cantine, rappelle au silence des
convives pourtant bien dociles. Le critique Pierre
Steckx montre une diapo avec des cochons tatoués,
ajoutant que le tatouage est vulgaire. Bernard le tatoué
blêmit, monte sur la table et prend le micro pour
protester. [...] Cause toujours mon pote. En réponse,
Albert se met le micro dans le dos ».
Mais revenons plutôt à ce que ces 85% de la population
font - pour certains, lorsqu'ils créent ou fabriquent
des objets – quand ils ne fréquentent pas les
infrastructures de l'Art...
Et surtout les raisons qu'ils invoquent
concernant ces pratiques qui n'intéressent pas du tout
les acteurs du champ de l'Art. Avant d’aborder de
nouveau ces rapports entre la presse et ces pratiques
populaires[12], je vais
évoquer brièvement quelques caractéristiques de ces
pratiques[13].
Tout d'abord, une récurrence forte se dégage : comme
l'observe Olivier Schwartz dans Le monde privé des ouvriers[14],
les hommes s'isolent - ou du moins oeuvrent seuls
lorsqu'ils ne le peuvent pas, comme c'est le cas quand
ils habitent un appartement
hlm - tandis que les femmes ont surtout une pratique
familiale.
Jean-Marie et sa femme
Tourneur sur métaux de formation, Jean-Marie est
aujourd’hui chauffeur de cars scolaires, pendant que sa
femme s’occupe du foyer et des enfants. Elle crée
beaucoup d’objets qu’elle fabrique avec sa mère et ses
sœurs : « mon grand-père tricotait et s’occupait du
jardin (…) On apprend un peu… toute petite, j’ai fait
une bécassine en tricot, pour moi. J’en ai fait une pour
une amie. La bécassine que je m’étais faite, je l’ai
toujours. Ma fille jouait avec et le petit l’a sur son
lit. Je m’amusais aussi à faire des petits nounours pour
mes petites nièces. Je faisais des petits chiens avec
des bouteilles de Perrier. J’avais appris à faire ça (…)
Avec ma mère, on a fait un rideau avec des bouchons. On
avait tout recouvert les bouchons de laine. On a fait
une couverture aussi avec des petits carrés. Chacun en
faisait un chez soi… parce qu’on était plus ou moins
éparpillés, on était en ménage ou marié… Quand on allait
chez ma mère, on les ramenait. Ça se fait beaucoup avec
les chutes de laine ».
Quant à son mari, il passe beaucoup de son temps libre à
faire des maquettes de bateaux comme son père qui, lui,
préférait toutefois les trains électriques. Comme les
hommes de la famille de sa femme, il a aussi tricoté des
habits pour ses enfants. En plus de ces activités,
Jean-Marie et sa femme font aussi partie de diverses
associations de quartier, dont celle des jardins
familiaux. Ses maquettes, Jean-Marie les achète en
préfabriqué ; n’ayant pas la place d’un atelier dans
leur appartement à loyer modéré, il s’installe sur la
table du salon et range ses instruments sur le dessus
des placards.
Les femmes pratiquent avec leurs mères ou/et avec leurs
enfants - garçons et filles - contrairement aux hommes
pour lesquels c'est l'occasion de se soustraire un peu
au poids, ou du moins au tumulte de la vie familiale.
Comme elles font avec leurs garçons tout autant qu'avec
leurs filles, les premiers apprennent aussi à tricoter :
Jean-marie sait tricoter comme les frères de sa femme,
et Madame Moulin (voir encadré plus loin) a appris à
tous ses garçons à tricoter. C'est à l'age adulte qu'ils
abandonnent ces savoirs et ces pratiques.
Kotti
« Moi, j’aurais pas eu ça dans ma vie, je crois que je
ne me serais pas sentie aussi bien. Maintenant, même si
je ne suis pas… par rapport à la société… je n’ai pas
forcément de travail, ni rien… je me dis qu'au moins
dans ma vie j’ai fait quelque chose de bien… j’ai
réalisé quelque chose quoi ».
Issue de plusieurs générations de mineurs dans des
ardoisières, Kotti[15]
vit avec son mari, originaire d’Afrique, des allocations
parentales qui lui sont versées. Elle complète un peu
ces maigres revenus avec la vente d'objets faits le plus
souvent à partir de récupérations : bouteilles vides,
boîtes en cartons, coquillages… se transforment en vases
et boîtes multicolores, en bijoux et en divers autres
objets inspirés de l’Afrique. L’espace chez elle est
saturé de boîtes où elle entasse ce qu’elle ne veut pas
jeter. Bien qu’elle n’ait pas eu ce genre de pratiques
avec sa mère, elle réalise beaucoup d'objets avec ses
enfants qui selon elle ont envie de faire comme elle en
la regardant. Non seulement créer ces objets lui permet
de ne pas culpabiliser de ne pas travailler (« je fais ce que j’aime, même si j’ai un
train de vie beaucoup moins… au moins j’ai une qualité
de vie autre. Je fais ce que je veux. Je prends du
plaisir. En plus je peux profiter de mes enfants en même
temps »), mais c’est aussi un soutien dans les
moments difficiles comme lorsqu’elle a du fuir avec ses
enfants un premier mari violent : « c’est ce qui m’a
fait tenir le coup, de faire des choses ensemble ».

Kotti : carton et coquillages
Pour les femmes, ces pratiques sont l'occasion de
rencontres avec la mère et les sœurs lorsqu'elles ont
quitté le foyer parental. Elles permettent de faire
perdurer un lien familial fort. Les femmes utilisent ces
activités pour occuper et s'occuper des enfants, et en
même temps de leurs parents. Ainsi, les filles de Madame
Moulin se rencontrent régulièrement chez leur mère
autour de la création/fabrication d'objets et depuis que
Monsieur Moulin est mort, elles se relaient pour la
laisser le moins possible seule dans son appartement.
Des techniques, - comme la manière d'utiliser des sacs
plastiques pour faire du crochet (Madame Moulin) - des
objets sont échangés, mais aussi la réalisation d'un
seul objet - c'est-à-dire la réalisation d'un même objet
à plusieurs (la femme de Jean-Marie). Et même lorsqu'il
y a eu coupure définitive avec les parents (Kotti), ces
pratiques familiales se reproduisent avec la génération
suivante. Ces pratiques s'amplifient lorsque la mère
retourne au foyer, laissant son travail salarié pour
s'occuper des enfants.
Monsieur Bosseau
« Quand on pratique la découpe, vous êtes
complètement déconnecté du monde extérieur. Vous faites
le vide total dans la tête. C’est comme toute personne
qui a une passion. Celui qui va peindre pendant des
heures. Celui qui va faire des objets avec des
allumettes. Celui qui va faire de la couture (…) C’est
un bien-être, c’est un apaisement, c’est le calme ».
Fils d’OS, Monsieur Bosseau est huissier à la préfecture
et fait comme Monsieur Cautineau - qu’il connaît et avec
lequel il échange des modèles - du découpage de
contreplaqué à la scie à chantourner ; mais à la
différence de ce dernier, il se donne comme challenge de
réduire au maximum les modèles dont il dispose. Il fait
aussi des maquettes de bateaux avec des objets récupérés
et de l’électronique (il y introduit, par exemple, des
lumières ou des clignotants). Contrairement à celles des
femmes, ses pratiques sont plutôt l’occasion d’un
isolement.
De ces quelques exemples de pratiques apparaissent des
divergences : si pour les uns, ces pratiques relèvent du
ludique (Madame Moulin par exemple), pour les autres
cela peut relever de la survie (Kotti). Parmi les
motivations évoquées et invoquées, je relève neuf
catégories.
L'ennui
Monsieur Bouillaud
Il fait des maisons ou des châteaux en allumettes. Tous
sont électrisés (il y a de la lumière et de la musique)
et se démontent ou se modifient de multiples manières
(ce dont il est le plus fier et à propos desquels il
parle de « ses inventions »). Il a fait sa première
maquette en 1949. Plombier de formation, il a exercé ce
métier pendant treize ans en tant qu'artisan puis comme
ouvrier pour finir sa carrière à l'éducation nationale
comme gardien d'un gymnase. Il est aujourd'hui à la
retraite. Son père était artisan menuisier ébéniste et
ses grands-parents paternels concierges d'un immeuble.
Cette activité, selon lui, lui permet de ne pas
s'ennuyer, de s'occuper. Il dit qu'il bricole. Il habite
un petit pavillon de banlieue et sur la porte de son
atelier est inscrit « attention bricoleur ». A la
question de savoir s'il considérait ce qu'il faisait
comme pouvant relever de l'art, il a répondu : « y'en
a qui m'ont dit que je faisais là mon chef-d'œuvre... Je
pense pas que je ferais mieux » (à propos de la
maquette d'Azay Le Rideau sur laquelle il travaille
depuis plusieurs années : il compte les heures et le
nombre d'allumettes). Il fait partie d'une association
de modélisme. Avec eux - et sans eux - il expose très
souvent ses maquettes (dernièrement à l'aérospatiale de
Saint-Nazaire), particulièrement pour animer des fêtes.
Récemment, un article sur son travail est paru dans un
journal régional, fait par un correspondant qui habite
le quartier et fait partie de l'association de
modélisme.

Monsieur Bouillaud : Azay Le Rideau en allumettes. Cette
maquette est truffée de systèmes électriques et
mécaniques (le toit, par exemple, s’ouvre entièrement
par un système de poulies).
A la retraite, faire enfin ce qu'on aurait préféré
faire…
… plutôt que le travail salarié auquel l’origine sociale
a contraint. Activité qui reflète la frustration
découlant de la division du travail au profit de
certaines catégories sociales et au détriment des
autres.
Déculpabilisation
par rapport à l'absence de travail salarié et
ré-appropriation de son temps, de la maîtrise de sa vie.
C’est ce que nous a dit Kotti, et c’est ce que l’on
constate aussi avec Fred…
Fred
Fils de « petits » fonctionnaires (un gardien de la paix
et une lingère en établissement scolaire), Fred vit du
Revenu Minimum d’Insertion depuis qu’il a terminé sa
formation en dessin publicitaire il y a quelques années
(métier auquel il ne se destine pas, estimant la
concurrence trop rude). Il étoffe ce revenu minimum avec
ses « petits machins » comme il les nomme - des petits
personnages en pâte de
fimo
servant de boîtes ou de porte-clefs - espérant pouvoir
vivre de la vente de ces objets.

Fred : boîtes et porte-clefs personnages en
fimo
Pour lui, cette activité a - selon ses termes - « un
petit air d'indépendance » en ce qu’elle lui donne
l’espoir de pouvoir exercer un métier indépendant et
agréable, et d’échapper ainsi au travail salarié. Bien
qu'à la différence des activités familiales dont je
viens de parler, il n'ait pas partagé ce genre de
pratiques avec sa mère, il considère cette dernière
comme à l’origine de ce goût pour le manuel : « ma
mère a fait de la couture. Quand j’étais petit, j’aimais
bien la voir coudre. La pâtisserie aussi… les petits
trucs manuels, les petits trucs à créer comme ça…
quelques ingrédients qui font un truc sympa. J’aimais
bien ce côté là » ; d’autant plus qu’il préfère ne
« pas trop parler, observer, faire ses trucs dans son
coin tranquillement […] Moi je sais que dès que je le
pouvais, j’allais dans mon monde. Je faisais chier
personne… Rien réclamer… Et puis je m’amusais comme un
fou ». Cette pratique lui permet donc de s’extraire
d’une réalité déplaisante.
S'amuser
Madame Moulin
Elle est fille et petite-fille d’ouvriers. Elle a
commencé à créer de multiples objets à partir de
matériaux hétéroclites le plus souvent récupérés (fils
de coton, sacs plastiques, paillettes, polystyrène,
etc.) lorsqu’elle a du arrêter de travailler pour
s’occuper de ses nouveau-nés :
« je ne perds rien. Je ne suis pas plus riche, mais je
ne perds rien […] J’ai toujours fait beaucoup de choses.
Des couvertures pour mettre dans la voiture. J’aime ça.
Des vieux tricots, je ramasse la laine. C’est pour
m’occuper. Après je donne. J’ai toujours aimé ça. Des
fleurs en collants. Mon mari était malade, alors je les
vendais. Fallait bien un peu de sous. Les bonnes sœurs
me trouvaient des gens qui en voulaient, quand j’avais
des gosses, pour m’occuper, pour rester à la maison ».
Maintenant qu'elle est à la retraite et manque moins de
« sous », la même activité est pratiquée sur un mode
ludique : « faut bien qu’on s’amuse »
s’est-elle exclamée lors d’un de nos entretiens. Elle se
retrouve beaucoup avec ses filles autour de la
fabrication de ces objets, comme elle l’a fait avant
avec sa mère et sa grand-mère.

Madame Moulin : animaux en paillettes et
en polyester
Chaque fois que je suis passée la voir,
quelqu'un de son entourage ou de la famille était là
avec un tricot ou autre chose.
La performance
Montrer à soi-même, mais aussi aux autres ce dont on est
capable.
Monsieur Barbier
« Le
jour où on a réussi, on est bien plus content de soi. On
a tous besoin d’être content de soi. On a besoin d’être
reconnu par ses pairs ou même par soi-même. On se dit :
ah, tiens ! J’ai réussi à faire ça ». Aujourd’hui
veuf et à la retraite, Monsieur Barbier a terminé sa
carrière comme artisan ébéniste après avoir été
longtemps ouvrier ébéniste comme son père, puis
représentant de commerce pendant treize ans. Il s’est
mis à la sculpture sur bois et à la peinture très tard,
après s’être fait la main avec la restauration de vieux
meubles (au début il faisait surtout des « bricoles »
selon son expression). Ses parents étaient surtout
passionnés de théâtre et d’opérettes, et lui-même fait
partie depuis trente quatre ans de la « Revue de la
Cloche » (revue nantaise se produisant durant les
vacances de Noël).

Monsieur Barbier : sculpture en bois
Le besoin d'activité manuelle ressenti comme apaisant
Monsieur Gauffre
« C’est vrai que j’ai toujours besoin de faire
quelque chose avec mes mains. La matière… travailler
avec les mains, c’est quand même quelque chose ».
Ancien mécanicien dans une entreprise de construction de
voitures, Monsieur Gauffre a du se reconvertir suite à
un accident du travail. Il travaille aujourd’hui à la
préfecture avec Monsieur Bosseau (où ils ont récemment
tous deux exposé leurs ouvrages). Il s’ennuie dans ce
nouvel emploi, regrette l’usine où il venait de
commencer à travailler à l’atelier prototypes et où il
pouvait, dit-il, créer et donner libre cours à son
imagination. Depuis vingt ans, il crée pendant ses temps
libres des personnages et des scènes en coquillages :
surtout des scènes sportives (il est supporter de l’A.S.
Saint Etienne et a aussi construit le stade de France en
allumettes) et des assemblages mettant en scène des
couples. Très encouragé à montrer et à exposer ses
créations par son entourage familial et professionnel,
il compte aujourd’hui une trentaine d’articles écrits
sur lui et ses objets.

Monsieur Gauffre : personnages et scènes en
coquillages
(amoureux et sportifs principalement)
Objets qu'il expose parfois, même si montrer les scènes
d’amoureux le gêne car il a l’impression de se dévoiler
et d’exposer son côté « romantique ». Il offre et vend
aussi, comme la plupart des personnes rencontrées.
S’occuper des enfants
C’est, comme on l’a vu précédemment, ce qui distingue
pratiques féminines et pratiques masculines.
Améliorer un peu les revenus…
… par la vente ou par la possibilité de faire des
cadeaux sans que cela coûte. La plupart des personnes
rencontrées essaient de vendre, en tout cas toutes
offrent à leur entourage les objets fabriqués.
Le défi
Monsieur Mallard
Il n'a commencé à faire des maquettes de bateaux qu'à la
retraite sur un défi lancé par sa femme : « es-tu
capable de construire un bateau miniature pour notre
petit-fils? ». Depuis, il ne s'est plus arrêté... « parce
qu'il faut bien faire quelque chose pendant la retraite »
et « pour ne pas aller au café ». Avant, il
travaillait comme ajusteur-tourneur-fraiseur en
mécanique générale aux chantiers Dubigeon. De l'art ? « là-dessus
je ne peux pas vous dire grand chose ; est-ce que c'est
de l'art... moi je crois plutôt que c'est du travail, de
l'usinage même ».
De cette liste on remarque une chose : les motivations
renvoient toujours à l'activité en elle-même plus qu’à
l'objet. Le plus important et le déclencheur n'est pas
l'objet que l'on produit mais le
faire. On
ne fait pas par désir de tel ou tel objet, mais surtout
pour l’action elle-même.
Bricoles ou art ?
Autrement dit, mon objet relève t-il de la sociologie de
la culture ou de l'art ? Les ouvrages auxquels
aboutissent ces activités relèvent le plus souvent de
l'esthétique - en tant que recherche du beau et mises en
scène de goûts - par opposition à l'utilitaire, même si
ce dernier aspect est loin d'être absent. De même, ils
demandent une certaine adresse manuelle et montrent une
volonté de faire bien et/ou beau, ce qui renvoie à la
notion d'art (ars). Pourtant, ce n'est pas aussi
simple. Si certains sont hésitants lorsqu'on les
interroge sur la manière dont ils ou elles
qualifieraient leurs ouvrages, d'autres acceptent et
d'autres encore refusent de qualifier ce qu'ils font
d'artistique. Tous et toutes s'en préoccupent peu sauf
lorsqu'ils sont sollicités à ce sujet.
On peut distinguer trois cas de figures qui vont de
l'acceptation de la terminologie « art » (Fred, Monsieur
Cotineau) à un refus total - « moi, je crois plutôt
que c'est du travail, de l'usinage même » (Monsieur
Mallard) - en passant par des hésitations : « c'est
entre le bricolage et l'art (...) C'est peut-être plus
proche de l'artisanat » (Kotti), « j'aime bien
l'appellation artisanat d'art » (Monsieur Gauffre) ;
ou encore comme Monsieur Barbier considérer que ce qu'il
fait relève bien du domaine de l'art (je rappelle qu'il
peint et sculpte des personnages dans le bois) mais que
ce n'est pas vraiment de l'art parce que ce n'est pas
assez bon… bien que ses enfants « s'écharperaient sur
son testament pour les avoir ».
Reste donc à questionner les raisons de ces différents
positionnements et de ces rapports ambigus à la notion
d'art. On peut déjà remarquer que cette notion, au sens
large (l’Art et les arts dits mineurs), recouvre trois
éléments de définition différents : une catégorie
d'objets en tant qu'ils visent une esthétique (vs
utilitaire), l'estimation d'une valeur (bel et bien
fait), des champs de spécialisation (les Beaux-arts ou
les différents arts mineurs). A priori, on peut
ainsi se baser sur trois critères pour juger de l'aspect
artistique ou non d'un ouvrage : appartient-il - de par
la technique employée - à un champ de spécialisation
bien défini (Beaux-Arts ou artisanat) ?
> est-ce que cela relève de la catégorie de l'esthétique
?
> mérite t-il, au vu du travail et des savoir-faire mis
en jeu, la qualification d'art ?
Mais à cela s'ajoutent différentes influences.
Le lieu de travail
Monsieur Drogueux
a
travaillé comme serrurier d'armement aux chantiers de
Bretagne puis aux chantiers de la Loire quand les
premiers ont fermé. Il est aujourd'hui à la retraite.
Sur les chantiers de Bretagne, il pratiquait une
perruque « prescrite » (selon les termes d’Etienne de
Banville[16]). Tous les ans
étaient organisées sur le lieu de travail des
expositions thématiques (intitulées « la créativité des
travailleurs ») d'objets créés par les ouvriers en
dehors de leur temps de travail, mais avec les matériaux
et les outils de l'entreprise. Tous les corps de métiers
participaient à ces travaux, même ceux des bureaux qui,
selon Monsieur Drogueux, pratiquaient plutôt l'aquarelle
ou la peinture, les manuels faisant plus souvent des
sculptures métalliques ou en bois. Cela permettait des
contacts entre les différents corps de métiers, des
apprentissages mutuels, de l'entraide, et surtout cela
permettait d'avoir accès à tous les autres ateliers. Il
a commencé à faire du modélisme à l'age de 25 ans, et
fait partie depuis très longtemps d'une association de
modélisme - à laquelle sont aussi affiliés Monsieur
Mallard et Monsieur Bouillaud - avec laquelle il a
sillonné la France de clubs en clubs ( reliés par une
fédération), allant même parfois à l'étranger.
Officiellement, ces rencontres avaient pour but de
participer à des concours, mais en réalité, l’intérêt
résidait plus dans la convivialité qui y était
inhérente. Bien que serrurier, c'est le bois qu'il
préfère travailler. A la retraite depuis de nombreuses
années, il travaille encore avec des échantillons
d'essence de bois précieux récupérés sur son ancien lieu
de travail. Ses objets, il les offre plus qu'il ne les
vend. Il en fait même sur commandes d'amis. Il travaille
principalement avec de la récupération qui vient aussi
du voisinage : connaissant son hobby, certains voisins
lui offrent ce qu'ils pensent pouvoir l'intéresser (lors
de mon entretien avec Monsieur Mallard, on a d'ailleurs
été interrompu par un voisin qui venait lui apporter des
chutes de bois). Il rapproche ses pratiques de ce que
faisait un de ses oncles forgerons : des vases avec des
obus. A la question de comment il nomme ses pratiques,
sa réponse est : « du bricolage. L'expression d'une
joie de vivre. Le besoin de s'exprimer ».

Monsieur Drogueux : marins en crustacés
« Bricolage » et « expression de soi » ne sont
habituellement pas associés. « Expression de soi »
relève plutôt d’un discours cultivé. Se révèle là
quelque chose de l’influence des pratiques sur le lieu
de travail, des politiques et des discours des classes
dirigeantes - en l’occurrence, ici, les Chantiers de
Bretagne.
L'entourage
Madame Brohan
Ces
parents étaient ouvriers aux usines Béguin Say de
Nantes. Mariée à un cheminot qui est devenu routier
après la faillite d'un petit commerce qu'ils ont tenu
ensemble, elle est aujourd'hui nourrice. Ses activités
(surtout du tricot ou du crochet) ont pris une réelle
ampleur lorsque, toute jeune mère, elle s’est mise à
faire des objets qu’elle vendait à des religieuses -
comme on l’a vu avec Madame Moulin - pour améliorer un
peu les finances de la famille : les enfants en bas âge
entraînent l'abandon du travail salarié et un
enfermement sur la sphère domestique. Ces objets étaient
faits à domicile et permettaient de s'occuper en même
temps des enfants. Encouragée plus tard par ses proches,
elle fait aujourd’hui des centaines d’objets qu’elle
offre plus souvent qu’elle ne vend : des chapeaux et des
boîtes de couleur pastel en crochet amidonné, des cygnes
et différents petits animaux, des sacs et des chapeaux
en crochet non amidonné destinés à être portés et non à
servir de décoration, etc. « Je suis fada du tricot
(…) Il y a des gens qui ont un livre, moi c’est un
tricot, un crochet ».

Madame Brohan : divers objets en coton amidonné
« Moi, je me suis lancée dans le crochet, j’avais
fait une petite babiole de rien du tout, et j’y prenais
pas vraiment goût. Et puis, il y a deux ou trois ans de
ça, j’en avais marre de tricoter. Donc, j’avais un peu
de fil à crochet. J’ai acheté un catalogue où il y avait
des petits modèles de chapeaux. J’en ai fait un que j’ai
raté d’ailleurs... mais qui n’était pas spécialement
raté pour tout le monde, puisque mon mari l’a mis
derrière sa voiture, et il a mis un rouleau de papier
waters dedans. (...) Puis, il m’a demandé un tapis. Donc
j’ai fait un tapis. Puis tout le monde disait : oh ! Il
est beau ton chapeau. Donc, j’ai essayé d’en faire un
mieux. Puis, que j’ai offert. Puis, de fil en aiguille,
ça fait que j’en ai fait pour les fêtes des mères des
mamans des petits enfants que je garde. Et puis, de fil
en aiguille, ça fait que l’année dernière, à Noël,
j’arrivais plus à fournir. (...) Ca m’a pas beaucoup
rapporté parce que j’en ai beaucoup offert ».
Journaux régionaux, locaux et associations de
quartier
Monsieur Cotineau
Il vit seul dans un logement social de la banlieue nord
de Nantes. Sa trajectoire sociale est particulièrement
chaotique : il cumule de nombreuses formations (CAP
couvreur-zingueur, stage en ferblanterie, CAP en
menuiserie-ébénisterie et en restauration de meubles) et
encore plus les petits boulots (ceux qui correspondent à
ces formations et d’autres comme manœuvre, distributeur
de journaux ou représentant de commerce). Sa passion qui
consiste dans le découpage, aussi fin que de la
dentelle, de contreplaqués n’a pas de nom. Il la nomme
« traphorage » depuis qu’une personne lui a proposé ce
néologisme.

Monsieur Cotineau : « traphorage », découpe de
contreplaqué à la scie à chantourner
Cette pratique, il l’a commencée à l’école et depuis il
n’a jamais arrêté, offrant lui aussi - à l’occasion de
mariages de parents par exemple - les objets qu’il
fabrique selon des modèles dénichés dans de vieux
magazines d’entreprises de loisirs aujourd’hui disparus.
J'ai rencontré Monsieur Cotineau par l'intermédiaire
d'une revue de quartier (Mosaïque) dans laquelle
un article a été écrit sur ses oeuvres sous une rubrique
de deux pages s'intitulant Nos voisins sont des
artistes ; rubrique qui parait à chaque numéro. Il
voit son travail très souvent sollicité à l'exposition
dans des revues ou dans des fêtes de quartiers
organisées soit directement par la mairie, soit par des
associations financées par la mairie.
Comme on l'a vu précédemment, Monsieur Gauffre a déjà à
son actif une trentaine d'articles consacrés à ses
ouvrages en coquillages (il a aussi fait un stade en
allumettes) et il exposait avec Monsieur Bosseau juste
avant les entretiens que j'ai eus avec eux, sur leur
lieu de travail. Le Ministère de l'Intérieur où ils
travaillent publie, lui aussi, une revue interne où à
chaque numéro sont aussi consacrés un ou des articles
sur ceux qui comme eux ont une activité pendant leur
temps libre qui amène à créer/fabriquer des objets.
Messieurs Cotineau et Gauffre ne refusent pas le terme
« art » et sont même très heureux de cette qualification
et de cette catégorie dans laquelle les placent les
journaux locaux et régionaux (ce dernier préférant
toutefois y adjoindre le terme « artisanat »).
Ce qui nous ramène à l'événement relaté au début de cet
article : le conflit que les journalistes perçoivent
entre l'échantil-lonnage représentatif - selon eux - de
la population qui ne fréquente pas les hauts lieux
dédiés à l'Art contemporain et certains acteurs du champ
de l'Art et le camp dans lequel se positionnent ces
journalistes de la presse régionale. En se plaçant du
coté des non initiés, - du « peuple » en quelque sorte
puisqu'il est alors question de la majorité de la
population - ils occupent la position de « passeurs ».
La manière ironique dont ils relatent cet événement
montre qu’ils sont loin d’adhérer pleinement aux idéaux
et aux valeurs de l’Art. Ainsi, les journaux dont ils
parlent font autant d'articles - et même plus - sur ce
qu'ils nomment les « artistes autodidactes » que sur
ceux qui sont dans l'institution (ce qui pourrait
s’expliquer par un plus grand nombre d’expositions
consacrées à cette première catégorie, mais cela reste à
vérifier). Et si l'on peut penser qu'il y a dans ce
rapport un peu de condescendance, il y a aussi une
communauté de condition : ces journalistes
n'appartiennent pas au monde de l'art et ces
compte-rendus de « La nuit unique » feraient même penser
qu'ils en sont assez éloignés[17].
Bien qu'aucune des personnes rencontrées ne revendique
comme un droit ou comme très important pour elles de
qualifier ce qu'elles font d'artistique, l'émission de
télévision Tous égaux nous donne des exemples de
personnes dont la fierté des performances manuelles peut
amener certains à considérer vraiment leurs œuvres comme
« Artistiques » (avec un grand « A ») et dignes d'être
exposées. Ainsi, un homme passe à la télévision pour
demander à ce que ses travaux soient exposés (en
l'occurrence, des monuments en scoubidous - dont une
prise de la Bastille - de grande ampleur et ayant
demandé des milliers d'heures de travail) et s'insurge
quand « on dit qu'il y a des arts mineurs. Moi je
pense qu'il y a l'art tout court. Je veux faire voir ce
que des gens simples peuvent faire. Sans être artiste,
on peut faire des choses artistiques »[18].
Ainsi, l'auteur de cette prise de la Bastille en
scoubidous place la fierté dans la performance, le
travail bien fait, l'exploit (600 personnages, 3000
heures de travail).
Un autre demande à être invité à des expositions pour
montrer les églises en bâtons d'esquimaux qu'il a
construites et sur lesquelles il a aussi passé des
milliers d'heures[19], etc.
Un vieil homme sculptant les pommeaux de cannes à
l’effigie de De Gaulle, du pape, de Cohn-Bendit, de
Tapie et de diverses autres stars médiatiques dit que sa
femme l’a encouragé au début en lui disant « t’es un
artiste »[20]. Un
carrossier de formation reconverti dans des sculptures
en tôle et essayant d’en vivre interprète avec humour
ses débuts : « on me qualifiait souvent d’artiste.
J’ai eu l’idée d’en faire des pièces d’art »[21].
Certains accumulent une telle masse d’objets qu’ils
pensent et espèrent créer un musée. Ainsi, un agent de
maîtrise faisant des sculptures en allumettes (une salle
de gym avec les athlètes et les agrès, un cirque, un
autobus avec ses passagers et son chauffeur, etc.)
déclare : « en fait, toutes ces maquettes en
allumettes, je ne peux pas les garder. Personnellement,
je sais qu’en France, il y a des gens qui font de très
belles sculptures en allumettes. Si tous ensemble nous
pouvions nous regrouper, nous formerions un musée de la
maquette en allumettes, pour une œuvre qui me tient à
cœur, qui est la lutte contre la myopathie »[22].
Si la plupart n’emploient pas ce terme d’art, la fierté
qu’ils ont de leurs travaux et de leurs œuvres - qui les
motive à les montrer dans une émission de télévision -
les rapproche de la valorisation qui est sous-jacente à
la qualification d’« artistique ».
De même, les journalistes rapportent qu’en coulisse de
l’événement déjà évoqué certains invités leur disaient
leur notion de l’art : « les
gens nous le disent, quand ils se découvrent transformés
dans la glace : mais vous êtes une artiste ! »
(coiffeuse). « Cuistot
autodidacte, mais tout le monde me dit que c'est bon, et
en art, c'est la même chose »
(ancien chaudronnier soudeur de Dubigeon). C’est aussi
une récurrence des extraits d’interviews publiés dans
ces mêmes journaux tout au long du mois précédent.
On voit bien là comment la notion d'art ne peut se
réduire à celle des Beaux-Arts ou de l’Art. La société
se compose de nombreux arts de faire : culinaire, du
bâtiment, des soins, floral, etc., et de nombreuses
autres activités non catégorisées mais qui peuvent être
revendiquées ou qualifiées comme relevant du domaine des
pratiques artistiques.
Une personne complètement isolée utilisera moins
volontiers ce terme qu’une autre qui expose déjà (par
l’intermédiaire d’une association de quartier, de son
travail salarié, etc.). Les degrés d’investissement et
les savoir-faire jouent aussi un rôle important dans la
valorisation qui sera faite du travail. La frontière
entre art et non-art semble perméable. Selon la fierté
éprouvée vis-à-vis de son travail ou la valorisation des
autres, un objet peut passer la frontière qui sépare la
bricole de l’art.
Ni le mot art ni celui de bricole ne qualifient donc
avec justesse ces productions. Il est plutôt question,
ici, de divers investissements, de divers savoir-faire
et de diverses influences qui vont faire pencher le
balancier vers une qualification ou une catégorisation
plutôt qu’une autre. La fierté du travail accompli peut
être telle qu’il y a revendication du mot « art ».
Pour alléger les phrases, je nommerai « Art » -
avec un grand « A » - l'art soutenu par les
institutions publiques. Autrement dit, l'art
renvoyant à l'esthétique dominante dans le
« champ » de l'art. Aujourd'hui, l'Art se nomme
« Art contemporain ». Voir à ce sujet la
définition qu'en donne Nathalie
Heinich
dans Le triple jeu de l'art contemporain :
sociologie des arts plastiques, Paris, Ed.
de Minuit, 1998, où cette expression se
caractérise avant tout comme un genre esthétique
et non en tant que temporalité.
Chiffre toutefois à relativiser comme le montre
bien Claude
Bonnette-Lucat
dans sa thèse Le bricolage : usages sociaux
du temps libre, Paris VIII, 1991.
Bruno
Péquignot, La relation amoureuse :
analyse sociologique du roman sentimental
moderne, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques
sociales, 1991.
Claude
Bonnette-Lucat,
op. cit.
Pour plus de détails sur cette terminologie,
voir François-Xavier
Trivière,
La bricole ouvrière : savoirs professionnels
et activités périphériques en milieu ouvrier,
thèse de sociologie, Université de Nantes, 1997.
crdc,
association loi 1901. Son siège se situe dans
les anciennes usines « lu »,
réaffectées, renommées « Le Lieu Unique » et
dédiées aux Arts.
Par exemple, le portrait d’une enseignante est
exposé avec pour phrase « les artistes, ils
ont un grain en général », une coiffeuse
avec « les artistes, ce sont des gens qui
peuvent déranger ou faire peur », un jeune
animateur audiovisuel et issu des banlieues avec
« l'art, je continue à penser que j'en ai un
peu rien à foutre ! ».
Ouest-France
du 17.02.03. Quelques interviews ont été
publiées dans les pages de deux journaux
régionaux : Ouest-France - dans la mesure
ou on peut parler de presse régionale pour le
journal le plus lu de France - et
Presse-Océan. Toutes les citations de ce
préambule sont extraites de ces deux journaux à
la date du 17.02.03, le lendemain du dîner.
Le site internet de présentation par les
organisateurs, de cette « nuit unique » commence
ainsi : « Le
21 avril 2002 à 20 heures, le portrait de
Jean-Marie Le Pen apparaît sur les écrans de
télévision et notre monde politiquement correct
s'écroule. Quinze jours plus tard près de 20%
des électeurs votent pour lui au second tour
c'est-à-dire un pourcentage supérieur à celui
des Français qui fréquentent les musées, les
bibliothèques, les Scènes Nationales, les
Centres d'Art. L'énorme effort produit par la
gauche dans les années 80 pour augmenter le
budget de la culture n'aurait donc servi à rien
? Le développement culturel qui aurait dû
provoquer l'ouverture des esprits, le
renforcement de la tolérance, la compréhension
des autres, n'a manifestement pas fait son
oeuvre puisque c'est le parti dont les idées
professées sont à l'opposé de ces valeurs qui a
progressé et qui, nous le sentons, peut
progresser encore ».
http://www.lelieuunique.com
Ouest-France. Presse-Océan
intitulait quant à lui son article « Nuit unique
: la soupe à la grimace », en référence aux
tensions et à la soupe au chou servie en
entrée...
Selon l'intitulé d'un paragraphe de l'article
déjà cité de Ouest-France où l'on y
rapporte quelques paroles des « institutionnels
de l'Art » : « nous n'avons pas à vous
séduire » ; « L'art, ce n'est pas la
démocratie. Si on vous demandait : est-ce
qu'on peut faire la Tour Eiffel, il n'y aurait
pas de Tour Eiffel ».
Même si, comme je l’ai constaté lors des
entretiens, les milieux que l’on nomme
« populaire » refusent cette catégorisation qui
les rejette, en quelque sorte, dans un ghetto en
leur refusant une part d’universalité - comme la
culture bourgeoise peut la revendiquer - la
diversité des métiers lorsqu’on déroule l’arbre
généalogique de chacun, et même les trajectoires
de vie montrent une unité dans la diversité.
Dans une même famille ou dans une trajectoire de
vie, on voit se côtoyer artisans, ouvriers,
employés, petits commerçants, mais pas de
patrons de grandes entreprises, de hauts
fonctionnaires, etc.
Les analyses qui vont suivre reposent
principalement sur des entretiens approfondis
effectués avec 14 personnes (dont 6 retraités, 2
de moins de 35 ans et 6 entre 35 et 55 ans ; 5
femmes et 9 hommes) ayant une pratique manuelle,
rencontrées de diverses manières : soit en
questionnant mon entourage, soit par
l'intermédiaire de journaux locaux ou
d'associations, puis par effet « boule de
neige ». Toutes résident à Nantes ou dans sa
banlieue. Mais ont aussi été utilisées comme
sources d’information la presse régionale et
locale et la télévision lorsqu’elle avait trait
à ces pratiques.
Olivier
Schwartz, Le monde privé des ouvriers,
Paris, puf,
2002.
Les plus jeunes seront désignés par leur prénom
ou un pseudonyme.
Etienne de
Banville, L'usine en douce : le travail de perruque,
Paris, L’Harmattan, 2001.
Ainsi, sous la rubrique Les expositions
aujourd'hui de Ouest-France du
29.01.2003, en dessous de l'annonce de
l'exposition de l'artiste Orlan - désignée comme
« grande prêtresse du body art » - un article
plein d'éloges sur le salon d'art textile se
conclut par « Du grand art ! »... terme auquel
n'a pas droit Orlan qui est renvoyée du côté de
la religion et de la croyance.
Tous égaux, le 21 février 2001.
Tous égaux, le 22 février 2001.
Tous égaux, le 17 avril 2001.
Tous égaux, le 16 mai 2001.
Tous égaux, le 15 juin 2001.
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